Le chef d'escadrons Robert de Neuchèze

Robert de Neuchèze est né le 31 mars 1904 à Paris. Son père, officier de cavalerie, est un exemple pour lui.

Dès son plus jeune âge, il fait preuve d’une étonnante maturité et d’une autorité précoce. Dès l’âge de 16 ans, au cercle hippique de Paris, il n’hésite pas à monter les chevaux les plus rétifs, restant ainsi en selle des heures. Invariablement, la bête finissait par se soumettre à son fougueux cavalier.

Les années Saint-Cyr

On compte déjà sept Saint-Cyriens dans sa famille lorsqu’il est admis à Saint-Cyr en 1925. Il y excelle dans de nombreuses disciplines, académiques comme sportives. Sportif accompli, il devient ainsi champion de France de tir au pistolet.

Il se distingue également en tant qu’escrimeur et joueur de polo. Enfin, c’est un cavalier émérite ; en attestent ses nombreuses médailles au concours hippique de Paris.

Il est ainsi désigné pour représenter la France lors d’une compétition d’escrime se tenant à Sandhurst. Il y remporte la coupe du Prince de Galles qui, impressionné par le jeune homme, veut l’attacher à son service.

Il se distingue auprès de ses camarades par son enthousiasme et son acharnement au travail. Il est également décrit par ses camarades comme un perfectionniste, curieux de tout. Impressionné par les tours d’un magicien, il décide aussitôt d’apprendre la magie. Et bientôt, le voilà devenu prestidigitateur, utilisant même son nouveau talent pour des galas de bienfaisance.

1927-1939 : un parcours de jeune officier au caractère atypique

Neuchèze sort de Saint-Cyr en 1927, promotion Maroc et Syrie. Après un an à l’Ecole d’Application de la Cavalerie à Saumur, il est affecté au 19ème régiment de Dragons puis sert en Allemagne occupée entre 1928 et 1930.

Il est ensuite en poste à Dinan. Neuchèze s’illustre de nouveau, par le caractère novateur de son discours cette fois. Le jeune lieutenant étonne au sein du régiment.

Il faut le voir de bon matin, les mains pleines de cambouis, entretenir ses véhicules ; ce dont témoigne un de ses camarades, le chef d’escadrons Bondoux.

On le regarde avec étonnement et on se moque parfois. Il est vrai que le lieutenant de Neuchèze tient un discours peu orthodoxe : A l'image du général de Gaulle, il préconise l'emploi de véhicules blindés et de chars ; arguant que le cheval est dépassé et que les guerres futures seront des guerres de mouvement, rapides et brutales. Cette vision novatrice de la cavalerie se traduit par l’utilisation de véhicules en lieu et place du cheval. Il est à la tête du seul peloton motorisé de son régiment, composé d’auto-mitrailleuses Whites et de sides-cars.

Là encore, le témoignage du chef d’escadrons Bondoux est éclairant ; lui qui décrit Neuchèze comme étant un officier entièrement dévoué à sa mission ainsi qu’à l’amélioration de ses connaissances techniques et militaires.

Il se marie le 30 octobre 1930 avec Marie-Thérèse de Montgermont avec qui il aura 5 enfants.

De 1930 à 1934, il est chef de peloton au 19ème régiment de Dragons. Il suit le cours de l'école des chars à Fontainebleau dont il sort major en 1938 et est affecté à Saumur en qualité d'instructeur en 1939. Mais il tombe malade et, fou de rage, doit être évacué. Il reste quelques semaines dans un sanatorium dont il s’enfuit pour reprendre du service.

Le Groupe Franc Motorisé et les combats de 1940

Le 10 Mai 1940 l’Allemagne envahit la Belgique et entre en France. Le 17, le Capitaine reçoit l'ordre de former le 1er Groupe Franc Motorisé de Cavalerie.

Devant une foule d’hommes abattus et épuisés, il va faire la démonstration de ses qualités de meneur d’homme. Il rallie des troupes non enrôlées et en pleine retraite ; puis leur explique l’idée qu’il se fait de sa mission : « Il s'agit de constituer une unité de choc... il me faut des volontaires, des vrais ».Les hommes affluent, on refuse même du monde.

De Neuchèze se retrouve à la tête de 154 hommes. Son Groupe est un amalgame d’unités motorisées disposant d’un matériel hétéroclite. Adepte du combat blindé, le Capitaine ne pouvait rêver meilleur commandement.

Il devient rapidement un modèle pour ses hommes et instille un esprit de camaraderie. Un de ses lieutenants écrit ainsi : « il a fait tout de suite sur nous, jeunes officiers, une profonde impression. … Un type magnifique. Un dur ! … C'est pour nous un modèle d’officier que nous rêvons de devenir. »

Le 22 mai, le 1er GFMC reçoit pour mission la défense des ponts de la Seine, soit sept ponts en tout, sur un front large de 25 kilomètres et sans soutien. Le Groupe renforcé compte désormais 188 hommes et des pièces anti-char légères.

Jusqu’au 8 Juin, de Neuchèze organise la défense, fait miner les ponts, retranche hommes et pièces. Dans le même temps, le 1er GFMC est chargé de missions de reconnaissance et de harcèlement dans la profondeur.

Le 23 mai, c’est seul qu’il sillonne les routes de la région, à la recherche des formations ennemies. Ses renseignements sont d’une valeur inestimable pour le commandement. Puis, il se lance à la poursuite, avec 4 engins blindés, d’une troupe blindée repérée par la Gendarmerie. Malgré ses faibles effectifs, le capitaine cherche à détruire les éléments ennemis qui, tous, refusent le combat. En une seule journée, le détachement parcourt ainsi 200 kilomètres dans la région de Cayeux.

De Neuchèze prend de tels risques qu’il est touché au cours d’une mission de reconnaissance. Le 27 mai, alors que son détachement reconnaît Drancourt, son avant-garde est durement accrochée. Le capitaine se porte en avant afin de coordonner au mieux le mouvement de ses troupes.

Lorsque le lieutenant Pitiot, chef de bord de son engin le plus en pointe est pris sous le feu ennemi ; Neuchèze, à bord du second engin, lui vient en aide, dirigeant avec audace et efficacité la riposte. Ses tirs font mouche mais les munitions s'épuisent. La mitraille ennemie tue son tireur, détruit les optiques de visée et blesse son conducteur qui réussit néanmoins à se replier. Le capitaine lui-même est blessé. On dénombrera plus de 9 impacts d’obus de 37mm sur le char, désormais hors d'usage.

Il est transféré à l’hôpital où on lui ordonne un repos de quatre mois. Dix jours après sa blessure, le capitaine s’évade avec une plaie encore ouverte pour reprendre le commandement de son Groupe.

En son absence, celui-ci a continué les combats mais les hommes souffrent du manque de sommeil et de la menace invisible qui s’approche. L’aviation allemande est omniprésente, harcelant sans relâche les hommes du capitaine de Neuchèze.

Ceux-ci ne restent pas sans rien faire, l’aspirant Perrin-Jassy abat même un bombardier à l’aide d’une mitrailleuse lourde tandis que l’action du GFMC retarde l’avancée ennemie alors que le front français s’effondre.

Le 9 Juin, l’ennemi passe à l’offensive. Les éléments du Groupe Franc, infligent des pertes substantielles à un ennemi bien supérieur en nombre. Les Français ne se replient que lorsque les munitions viennent à manquer.

Le 17 Juin, le Groupe de Neuchèze, fort de 219 hommes et doté de mortiers de 81mm, est mis à la disposition du colonel Michon, commandant l’école de cavalerie de Saumur. Là, à un contre quarante, les hommes du jeune capitaine de cavalerie vont faire montre de toute leur bravoure. Les engins blindés contre-attaquent sans relâche les forces allemandes, perçant même les lignes ennemies à trois reprises.

Les pelotons motorisés, patrouillent le long du fleuve et s’emploient, au prix de lourdes pertes, à repousser les offensives ennemies.

Lorsque le repli est ordonné, le 23 Juin, le Groupe de Neuchèze s’illustre encore lorsque le détachement blindé Foltz est pris à partie aux abords de Bressuire. Alors que le repli semble impossible, le char du maréchal des logis Rives se sacrifie pour permettre au détachement d’échapper à la destruction.

Au total, le Groupe a perdu 93 hommes ainsi que la majeure partie de ses chars. Il a néanmoins pu sauver plus de 5 tonnes de munitions ainsi que le reste de son armement. Pour ses faits d’armes, Le capitaine de Neuchèze est élevé au rang de chevalier de la Légion d’Honneur.

Résistance au sein du 2ème régiment de dragons

Le 25 juin, il parvient au sud de la ligne de démarcation avec les restes de son groupe. Il rejoint les quartiers du 2ème régiment de Dragons, unité à laquelle il appartient depuis juin 1940. Il y sert sous les ordres du colonel Schlesser.

Partageant un même état d’esprit, les deux hommes ne peuvent que tomber d’accord sur la suite des événements : le régiment doit être prêt à reprendre la lutte contre l’envahisseur dès que possible. Schlesser fait même défiler son régiment dans Auch aux cris de « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine ».

Pour cela, dès la signature de l'armistice, de Neuchèze se voit confier le camouflage et la dispersion de l'armement de son régiment. Ce dernier s’entraîne et s’aguerrit pour être prêt à reprendre les armes.

Véritable bras droit de son chef de corps, le capitaine est également en charge de l'organisation de filières d'évasion vers l'Espagne, l'objectif étant de faire passer le régiment en Afrique du Nord pour reprendre la lutte.

Dévoué à sa mission, Neuchèze ne ménage pas ses efforts. Le matériel est lui aussi dispersé et camouflé. Les véhicules sont maquillés en banales automobiles et le matériel « embarrassant » est enterré avant chaque visite des commissions d’armistice.

Tout ce qui peut être réutilisé est récupéré. Le capitaine va ainsi jusqu'à pénétrer par la ruse dans une ancienne caserne du régiment alors occupée par les Allemands pour y dérober effets chauds et matériel nécessaire. En sortant, il glisse au planton : « merci de votre obligeance, nous reviendrons. »

Enfin, de Neuchèze crée et unifie la Résistance régionale. Il entre en contact avec l'Armée Secrète et noue des liens avec les factions naissantes.

Des dragons du régiment participeront ainsi à la Libération avec un groupe de résistants dirigé par le capitaine Pommiès, lequel donna son nom à son unité ; le célèbre Corps Franc Pommiès.

Lors de l’invasion de la zone libre, le régiment se prépare à combattre, un détachement blindé est même envoyé au-devant de l’ennemi. Néanmoins, ordre est donné à l’armée de regagner ses casernes ; casernes que les allemands encerclent immédiatement.

Ces derniers pénètrent même dans l’enceinte du régiment et se trouvent face à une troupe retranchée et prête à en découdre. Le climat est lourd et la situation pourrait rapidement dégénérer : les allemands exigent le rassemblement de tout l’armement du régiment et la dissolution du régiment.

Le colonel Schlesser obtient un délai avant que les allemands ne s’emparent de la caserne.

Avant de partir, le régiment en civil se rassemble une dernière fois le 29 novembre 1942. Les Dragons, les uns après les autres, s'agenouillent devant l'étendard, en baisent les plis et prêtent le serment de « savoir donner leur vie pour que vive la France ».

Le lendemain, c’est une caserne vide qu’investissent les Allemands. Ces derniers n’apprécient guère le camouflet et lancent des avis de recherches à l’encontre de nombreux cadres du régiment.

Ces derniers, emmenés par le Colonel Schlesser passent en Afrique via l’Espagne et les filières d’évasions créées par Neuchèze. Une partie du régiment les suit.

Le capitaine, un des rares officiers à être resté, entre en clandestinité : sous un faux nom, il devient inspecteur adjoint des eaux et forêts. Cela lui permet de sillonner la région et de garder contact avec les groupes de combat disséminés un peu partout. La plupart de ses dragons sont en effet employés dans les chantiers forestiers et sont en réalité résistants.

Arrestation et évasions

Il devient alors une cible prioritaire des Allemands. Se sachant traqué, le capitaine de Neuchèze s'échappe vers l'Espagne mais est trahi par un des passeurs. Il est arrêté dans la nuit du 14 Juin 1943. On le transfert à Compiègne, antichambre des camps de concentration. Durant le trajet, il réussit à faire passer ce billet à un cheminot résistant : « arrêté par la Gestapo. Moral excellent. Vive la France ».

A son arrivée, il refuse de se mettre au garde-à-vous devant un de ses geôliers, arguant qu’un « officier français ne se met pas au garde-à-vous devant un sous-officier allemand ». Son coup d’éclat lui vaut d’être passé à tabac. Il sera interrogé et molesté à plusieurs reprises. De Neuchèze n'a qu'une idée en tête : s'évader ! Il analyse l'organisation générale du camp et les possibilités d'évasion. Sa première tentative prend la forme d'un tunnel de 40m de long creusé à 4m de profondeur avec d'autres détenus. Mais, vendu par un prisonnier, le tunnel est découvert. Par chance, de Neuchèze ne s’y trouve pas lorsque les Allemands le détruisent.

Le capitaine ne s'avoue pas vaincu et cherche un autre moyen d'évasion. Convaincu que les murs d'un hôpital sont moins hauts que ceux d'une prison, il obtient, avec la complicité du médecin français du camp, une visite médicale au Val-de -Grace.

Là, il demande à voir un médecin, puis un dentiste et va même faire des radios. En observant les alentours, le capitaine est pris d’un doute : l’hôpital grouille d’Allemands et les murs sont hauts. Escorté par trois soldats armés, on l’emmène en salle d’attente.

Puis, profitant d'un moment d'inattention de ses geôliers, il avise la fenêtre : six mètres à sauter... Il n'hésite pas et atterrit dans la cour de l'hôpital. Il se débarrasse de son bracelet d’identification et feint de renouer ses lacets. Un gendarme, qui a assisté à la scène, le regarde sans mot dire.

Le capitaine se relève et s'engouffre dans les cuisines, ouvre des portes, au hasard, en saluant tous ceux qu'il rencontre afin de donner le change et débouche finalement devant l'entrée principale qu'il franchit sans encombre. Au passage, il gratifie la sentinelle d'un « salut » avant de disparaître dans la rue. Il se réfugie chez sa sœur. Nous sommes le 13 août 1943. Des religieux lui confectionnent de faux papiers. Deux jours plus tard, il repart dans le Gers pour reprendre son travail.

L’évasion de l’étendard

C'est là qu'il apprend que le 2ème RD se reforme en AFN. Le colonel Schlesser réclame pour cela l'étendard du régiment.

C'est Neuchèze qui va se charger de cette noble mais périlleuse mission. Il se rend à Toulouse pour récupérer le précieux étendard. Ils sont six, dont 2 enfants, dans la petite pièce qui abrite la précieuse étoffe. Le capitaine de Neuchèze, l’étale sur le lit avec précaution puis déclare aux enfants : « Regardez bien mes petits ! Un jour prochain, vous le verrez flotter libre et victorieux ».

Puis il prend le train, direction Marseille, drapé dans l'étoffe. A vélo puis à pied, il rejoint le point d'extraction, à moins de 300m d'un poste allemand. Des maquisards l'attendent et l'escortent. Après une longue attente, le sous-marin l'Aréthuse fait surface et le récupère.

Le sous-marin rallie Alger le 1er octobre 1943 après que l'équipage a été mis au courant de son précieux chargement.

Le 11 novembre, c'est bien de Neuchèze, promu chef d'escadrons, qui défile avec l'étendard en tête de son régiment. C'est le seul étendard à avoir été exfiltré de France. L'étendard est le seul en France à arborer la médaille des évadés.

Le colonel Schlesser déclarera par la suite : « Nous n'aurions jamais réussi à refaire mon régiment sans Neuchèze ».

Le régiment se reforme en Afrique du Nord, objectif : être prêt pour libérer la France. Neuchèze ne ménage pas ses efforts, remet sur pieds véhicules et matériels, insuffle l’espoir et la motivation dans un régiment où tout manque. Partout on brandit le glorieux étendard.

Le 30 août 1944, le 2ème régiment de Dragons débarque en Provence dans le golfe de Saint-Tropez, à Beauvallon.

Le chef d’escadrons de Neuchèze est un des premiers à poser le pied sur la terre de France. Il y prend une poignée de terre qu'il va symboliquement déposer dans la main de son chef de corps.

Une mort héroïque

Le régiment participe aux combats de Provence et remonte le Rhône. Objectif : Autun, là combattent pour la première fois côte à côte l’armée française et les Résistants. Là, se retrouvent après trois ans de séparation, les Dragons restés en France au sein de la Résistance, et ceux qui ont choisi la voie de l’exil.

La bataille est longtemps indécise et les combats sont âpres, durs ; le ravitaillement des chars pose problème. Le chef de corps, le colonel Demtez, détache Neuchèze pour une mission d'escorte d’un convoi de ravitaillement essentiel pour le régiment dans un secteur infiltré par de nombreuses unités allemandes. Neuchèze part immédiatement avec les maigres réserves du régiment : un peloton de trois tanks destroyers M10 ainsi qu’une section de pionniers.

Après avoir mené à bien sa mission, le chef d’escadrons est alerté de la présence de forces ennemies au Sud d'Autun, derrière la ligne de front donc. Neuchèze s'y dirige sans tarder. La liaison avec le Corps Franc Pommiès est établie. Il s’agit de nettoyer le carrefour de Fontenay-la-mère.

À l’approche de ce carrefour, un de ses chefs d'engin tombe, abattu d'une balle dans la tête. Neuchèze le remplace, monte dans ce char baptisé « Notre-Dame de Paris » et redonne de l'élan à sa troupe.

Avec un total mépris du danger, il se dresse à plusieurs reprises au haut de son char pour observer la bataille et diriger ses hommes. C'est du haut de ce même char qu'il est abattu par un tireur d'élite, d'une balle dans la tête.

Le hasard veut que ce soit l'homme qui lui a remis l'étendard pour le faire évader, l'adjudant Grattard, qui ait appuyé la colonne de Neuchèze lorsque ce dernier est tombé, mort pour la France.

Le matin même, en se rasant ; il déclarait : « il faut se faire beau ! On ne sait jamais ce qui peut arriver ».

Ainsi s’achève l’épopée du chef d’escadrons de Neuchèze ; mort pour la France et sa Libération au moment même où Résistance et Français Libres se retrouvaient.

Le chef d’escadrons de Neuchèze, officier de la Légion d'Honneur, titulaire de la croix de guerre 1939-1945 avec quatre citations dont trois à l'ordre de l'Armée meurt pour la France le 9 Septembre 1944.